Télécharger en PDF

Par Isabelle Huault et Hélène Rainelli-Weiss.

HuaultRainelli_Finances_Photo

La sphère financière ne saurait être comprise comme entité technico-économique mais comme arène socio-politique où s’affrontent les intérêts d’acteurs majoritairement privés, soutenus par un ensemble de conceptions idéologiques. Analyser les actions des grandes banques d’investissement, acteurs dominants de la sphère financière, permet d’identifier la manière dont la poursuite de ces intérêts privés structure les marchés et l’organisation du système financier global. Cela permet aussi de révéler les logiques profondes à l’œuvre, afin de rendre possible un débat démocratique souvent conçu comme réservé aux seuls experts.

La financiarisation de la régulation financière

Les acteurs du système financier global, en particulier les grandes banques, peuvent être considérés comme des « régulateurs discrets » qui façonnent les marchés selon une perspective qui leur est propre, leur mandat n’étant pas de servir le bien commun. Dotées d’un véritable pouvoir régulatoire, les grandes banques instillent et diffusent leurs logiques au sein du système financier global, encourageant les régulateurs et les pouvoirs publics à penser dans les termes du monde financier.

Ce processus peut être décrit comme une forme de financiarisation de la régulation financière. Si l’on s’en tient à un seul exemple particulièrement emblématique, le marché des dérivés de crédit (dont les subprimes à l’origine de la grave crise financière de 2008 constituent une déclinaison) est le fruit de processus sociaux et politiques de ce type.

Sa structuration émane principalement voire exclusivement, de l’action des grandes banques d’investissement qui avaient le plus d’intérêt au développement de ce marché. Il en a résulté un marché opaque et hyper-concentré, aux mains du petit nombre d’acteurs qui en étaient les promoteurs. Regroupées au sein de l’ISDA[1], les banques dites de marché ont ainsi influé sur le régulateur afin d’obtenir par exemple, que le dérivé de crédit soit défini comme produit financier et non comme contrat d’assurance, ou même, ce qui demeurait une possibilité, ne tombe sous le régime juridique des « jeux et paris ». Dans ce cas, les enjeux de profitabilité ont largement prévalu sur le raisonnement purement juridique.

Plus globalement, sur les marchés financiers actuels, ce sont donc des communautés d’intérêt qui construisent seules, à l’exclusion d’autres acteurs moins « équipés », des définitions juridiques, des normes, des standards nécessaires au développement du marché. Ce faisant, elles cherchent à capter de la valeur, et non pas à servir l’intérêt général. Cela apparaît clairement, quand, comme récemment, à l’occasion des discussions autour de la directive MiFID II[2], ces acteurs puissants se coalisent, pour résister à toute tentative de régulation des marchés en Europe.

La domination des marchés de gré à gré

Mais qui sont précisément ces acteurs, quelles sont leurs caractéristiques et leurs profondes motivations, dans quels types de marchés évoluent-ils ?

Lorsque l’on étudie attentivement le fonctionnement des marchés financiers modernes, on est tout d’abord frappé par la domination d’une forme de marché de gré à gré, dite OTC (over-the-counter), où de grandes banques d’investissements passent entre elles et avec d’autres banques ou des entreprises industrielles, des contrats bilatéraux opaques, dont les termes ne sont connus que par les parties au contrat.

Ce fonctionnement implique qu’une partie cherchant à passer un contrat de ce type, ne se trouve pas dans des conditions de concurrence transparente entre offreurs, qui lui permettrait de connaître à tout instant le prix de marché. Elle doit, au contraire, contacter les offreurs potentiels, ces intermédiaires qui se trouvent être peu nombreux et comparer des offres souvent complexes et non homogènes.

Le développement de ce type de marchés, qui dominent aujourd’hui largement les bourses traditionnelles (représentant sans doute 80% des transactions globales) a pour moteur l’ « innovation financière », c’est à dire la structuration de produits complexes par la quinzaine de grandes banques globales qui régissent aujourd’hui la sphère financière. Elles ont, au cours des vingt dernières années, tiré une grande partie de leurs marges de leur capacité à façonner des contrats non aisément reproductibles et difficiles à évaluer pour les contreparties.

On peut penser que le développement de ces marchés résultent de l’adaptation des grandes banques des pays de l’OCDE au changement des conditions économiques de la fin des années 1980 où le passage d’une économie financée par les banques sous forme de crédit à une économie de marchés financiers, les a obligées à trouver des relais de croissance. Le modèle économique qu’elles ont alors développé est un modèle fondé sur la création de produits complexes dont l’ambiguïté même constitue pour elles une ressource.

Mieux comprendre les mécanismes du néo-capitalisme spéculatif

Face aux inquiétudes ponctuelles des régulateurs, la ligne de défense des acteurs de ces marchés a été constante : trop de régulation serait de nature à nuire à l’activité donc à la concurrence, donc à l’efficience des marchés et à l’économie. Mais cette logique « marchande » résiste mal à l’analyse. Les marchés OTC ne portent pas sur des biens homogènes, mais sur des biens complexes qui s’échangent de manière non transparente et dans un univers marqué par la concentration des acteurs. Promouvoir l’activité au nom de la logique « marchande » semble en réalité servir les intérêts d’un oligopole au détriment potentiel de la sphère économique.

Cette logique à l’œuvre que l’on peut qualifier de « connexionniste » au sens de Boltanski et Chiapello[3], promeut plus la « coopétition » entre acteurs de l’oligopole, que la concurrence pure et parfaite de la théorie économique, elle valorise la mobilité des individus comme des capitaux et méprise au contraire les rigidités, l’ancrage territorial, normatif ou institutionnel.

C’est une logique de liquidité et de réseaux où des poches de profits se créent et se déplacent sur des nœuds construits par les grands intermédiaires, capables de rassembler ponctuellement expertise, connaissances et ressources pour exploiter des innovations à durée de vie limitée.

Ce néo-capitalisme de nature souvent spéculative, en apesanteur par rapport à l’économie réelle, tire avantage de la grande mobilité des capitaux, se désintéresse de la notion d’investissement à long terme pour privilégier la rentabilité immédiate et maximale via des innovations financières de plus en plus sophistiquées. Il a su profiter de la mise en réseau mondiale de la sphère financière, pour mettre en concurrence les ressources et s’imposer comme une hyperpuissance au détriment des industries et des Etats.

Voir les formes dominantes des marchés financiers modernes comme soumises à cette logique permet selon nous de mieux poser les problèmes de justice soulevés par leur fonctionnement. La logique connexionniste génère des phénomènes de domination et d’exploitation dès lors que la richesse produite à la fois par les individus mobiles du réseau et par les individus moins mobiles qui soutiennent l’infrastructure et font respecter les règles nécessaires au fonctionnement du marché, est appropriée par les seuls premiers.

Par exemple, la capacité des traders à entrer en relation, à s’insérer dans des réseaux, à engager des transactions gagnantes, à jouer avec l’ambivalence des cadres comptables, prudentiels et déontologiques a pour contrepartie l’immobilité des employés du back office, peu rémunérés et peu considérés pour leurs activités de contrôle, d’enregistrement et de compensation.

Dès lors, les contraintes déontologiques ou les règles de contrôle interne pour limiter les activités des membres du front office ont peu de portée, au regard de la capacité des traders à jouer avec les ambiguïtés des produits et des marchés. Plus fondamentalement, la logique connexionniste peine à poser des principes de justice, parce que les réseaux ouverts qui fondent son fonctionnement échappent par définition au contrat social (c’est le cas d’Internet aussi). La liste des participants n’étant pas close, les notions d’obligations et de devoirs semblent vidées de leur substance. L’absence de traçabilité des produits et leur sophistication croissante rendent de plus en plus diffuse la chaine de responsabilités dans des réseaux opaques qui ne sont connaissables que de proche en proche.

Deux pistes pour réguler le capitalisme financier

Cela amène à deux pistes de réflexion pour les enjeux relatifs à la régulation financière.

L’une consiste à chercher dans la logique connexionniste elle-même des ressources pour fonder une justice permettant aux marchés financiers d’établir des normes, des règles acceptables par la sphère financière et par la société tout entière.

On prônera par exemple l’inversion de la charge de la preuve, tout entière aujourd’hui sur les épaules du régulateur qui doit légitimer son action, en démontrant que la régulation ne nuira pas au développement économique. Il serait alors du ressort des acteurs connectés de démontrer l’intérêt général d’une innovation et son innocuité pour la stabilité globale du système. On insistera sur la nécessité pour les acteurs des marchés d’établir des règles de traçabilité et de responsabilité à même de limiter les opportunités de fraude ou d’échappatoire offerte par les réseaux financiers ouverts.

L’autre interroge le tabou du frein à l’activité soutenu par la logique marchande et propose de limiter la liquidité, de fragmenter les réseaux, -en cloisonnant les activités des banques-, et surtout de réguler le développement illimité des connexions.

Considérer la finance comme un bien commun

Au total, l’étude des phénomènes socio-politiques à l’œuvre dans la sphère financière permet de comprendre la finance comme un bien commun, ce qu’elle n’a cessé d’être à travers l’histoire, et ce qui est une excellente raison pour ne pas laisser le débat aux seuls experts.

La technicité de plus en plus exacerbée des produits et du système financiers éloigne en effet de toute délibération démocratique, les profanes de la finance. Le mode de gouvernance actuel, très instrumental qui ne réclame nullement le déploiement d’un discours idéologique pour se maintenir, désarçonne la critique en ce qu’il renvoie à une réalité technique, qui se donne à voir de manière incontestable et nécessaire.

Or penser les structures de la finance ne saurait demeurer un savoir exclusif ou réservé à une élite. Il s’agit, au contraire, de rejeter l’appropriation que recèle un savoir d’expertise et l’assignation des places qu’il présuppose entre les financiers et les « autres », en reconfigurant l’espace de la finance comme lieu propice à l’irruption du dissensus (Rancière)[4], là où les experts s’évertuent à techniciser et à neutraliser les débats.


[1] International Swaps and Derivatives Association : association des principales institutions financières promouvant les produits dérivés.

[2] La Directive sur les marchés d’instruments financiers.

[3] C. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[4] Essais sur les contradictions de la littérature, Paris, Hachette-littérature, 1998.

La finance n’appartient pas à ceux qui la font
Mots-clés :